Les Entretiens de Laurine Rousselet

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N°16 – septembre 2026

Florence Pazzottu : défier l’écrit, provoquer la création

Florence Pazzottu est poète, cinéaste, et traductrice, et elle vit actuellement à Marseille. Elle est l’auteure d’une vingtaine de livres, et d’une dizaine de films de cinéma sélectionnés en festivals, notamment au FID (festival international de cinéma) Marseille, les derniers étant Tu fais quoi ? (2026), Jour après jour (2025), Continûment occupé des choses de l’amour (ce que Vasari dit de Giorgione) (2022), Un faux roman sur la vie d’Arthur Rimbaud (2021).
Après avoir notamment publié aux éditions Flammarion L’Inadéquat (le lancer crée le dé) (2005), Alors, (2011), aux éditions du Seuil La Tête de l’Homme (2008), aux éditions L’Amourier Le monde est immense et plein de coïncidences (2018), La place du sujet (2007), aux Presses du Réel /Al Dante Frères numains (Discours aux classes intermédiaires) (2025, première édition 2016), c’est aux éditions Lanskine qu’elle a confié les titres suivants : J’aime le mot homme et sa distance (2020), Fantômes et gens perspicaces (2024), Qui (2026), Les contes d’ici (2026). Les éditions LansKine ont réédité en 2023, en format poche, L’accouchée (première édition Comp’Act 2002), dont la compagnie LaDude de Rennes a fait une création scénique actuellement en tournée.
Elle a également présenté, traduit et annoté Trasumanar e organizzar, dernier recueil poétique entièrement original publié par Pier Paolo Pasolini de son vivant et resté jusqu’alors inédit en français, et qui a paru sous le titre Transhumaner et organiser en octobre 2025 aux éditions LansKine avec une postface d’Hervé Joubert-Laurencin. Florence Pazzottu a présenté et traduit (de l’anglais) un ensemble de 44 poèmes de Katherine Mansfield, qui paraitra en octobre prochain, toujours aux éditions LansKine, sous le titre L’oiseau du karaka.
Le livre d’artistes qu’elle a conçu avec l’artiste-graveur sur bois Olivier Deprez, Mina H contre Dracula, dont le projet a été lauréat de la bourse Arcane 2023, sera au cœur d’une exposition d’Olivier Deprez qui débutera le 11 octobre 2026 à The American Gallery à Marseille.

Laurine Rousselet : Le livre Jaime le mot homme et sa distance (cadrage-débordement) (Lanskine, 2020), est composé de quatre parties. Chère Florence, quels mots poser pour désigner entre elles un fil rouge ? Dans la première partie, le poème 1 s’intitule « Défier le tragique ». Dans quelles circonstances l’as-tu écrit ? Pourquoi débuter par lui que clôt l’interjection redoublée « ah ah » ?

je ne crois pas ce qu’on croit : le manque
            n’est pas l’aliment du désir pas
plus son ferment que son fond il est
                  son corps même pas sa condition

ni pâture il est son cœur obscur
                          chargé d’énergie pure il n’est pas
sa substance il est son élan son
                                  envers mais aussi son endroit son

lieu tout autant qu’un non-lieu : on ne
                                     peut le combler jamais mais on lui
donne vie et on le met en joie
                                        — il nous le rend bien lui qui ne nous
rend rien le tour qu’il nous joue nous dé
                                      tourne du tout et c’est puissamment
renversant.

quand il n’est plus désespérant – ce vide au cœur même
             du désir – est tremplin pour l’allégresse – question
             d’expérience – à un pas – une fois levé(e)s les

                                                                                                    s
                                                                                        e
                                                                                     l
                                                                                i
                                                                           o
                                                                       v

                                                         ah ah

Florence Pazzottu : Merci, Laurine. Tout d’abord, les titres des quatre parties du livre forment eux-mêmes une sorte de fil, ils composent en tout cas un poème, qui éclaire peut-être un peu le « ah ah » final de ce texte :

autrement dit
déduire
rien
pour qu’on en rie

La figure du cadrage-débordement, une interprétation libre de cette figure, disons, déplacée du terrain de rugby au champ de l’écriture, a nourri ce livre, et a entraîné avec elle une forme d’humour qui s’est présentée d’emblée comme indissociable de l’écriture de ce livre… Je dis une forme d’humour, et je ne suis pas sûre de pouvoir qualifier précisément cette forme, parce que tout ce que je pourrais dire c’est comment il me parvient, comment je l’éprouve (tout en espérant, bien sûr, qu’il se partage). Il s’agit d’un humour qui permet de faire face sans rester scotchée au mur, et qui donne aussi de la vitesse et de l’élan pour l’échappée. L’échappée, qui est donc le troisième temps de la figure du cadrage-débordement, le premier étant le face-à-face, ainsi que l’indique le sous-titre du poème dont tu parles, chère Laurine : « Défier le tragique (face-à-face) », une note précisant qu’il s’agit de faire la nique au « c’est écrit », au fatum. Disons que l’écriture comme cadrage-débordement, c’est le contraire du « c’est écrit » du fatum. C’est pourquoi sans doute le livre commence par un éloge du ratage. Ce livre m’a accompagnée longtemps (plus longtemps que les précédents parus chez Flammarion, dont il est pourtant une suite). Il est donc assez construit, je crois, mais il est né, s’est fomenté ou présenté d’abord dans l’obscurité, là où je n’avais pas du tout pied et où menaçaient des courants contraires. Il se trouve qu’à l’origine de « défier le tragique », texte habité ou traversé par une figure-composite, une Antigone-Bérénice cheveux au vent, la tête déjà en partie hors de la tragédie, il y a eu un projet de film, un film à deux (un film à trois, même, puisqu’il y avait une grive). Il y a eu un début de tournage, interrompu brusquement. Sont restés des rushes jugés, sur le moment, ratés. C’est avec ces rushes ratés, et mis au rebut, que j’avais fait mon tout premier montage en 2010, avant de me mettre à filmer. Je ne savais pas monter, la machine n’en faisait qu’à sa tête, c’est elle quasiment qui montait. Je me suis rebellée au début, jusqu’à ce que je voie que ce qui se présentait devant moi était bien plus intéressant que ce que je m’efforçais de faire. Cela ne s’est plus jamais produit. Bien sûr, je continue à créer, à travailler – écrire, filmer, monter, dessiner – avec des accidents, en les accueillant parfois, je ne saurais pas faire autrement et j’aime ça, mais cette expérience est restée unique. Pour en revenir au poème du livre, j’en avais donc écrit une première version pour ce film de 7 minutes fait à partir des rushes ratés et intitulé « Autrement dit (autoportrait avec grive) », un poème-vidéo que j’ai présenté en installation, dans une longue-vue pour oiseaux, notamment à la galerie la Traverse à Marseille, au sein d’une exposition intitulée « Open poème en sept courts » (2014).Le texte était en prose et chaque fois que je devais l’enregistrer (pour le film), j’avais une laryngite ou je ne sais, je n’avais plus de voix, ou bien une voix très rauque, étouffée, qui n’était pas la mienne, mais je me suis entêtée*. J’ai commencé l’écriture de J’aime le mot homme par ce texte je crois, maisil s’est présentéen poème, et ponctué d’un « ah ah » final qui n’existait pas auparavant.

* Ce film-poème s’est entêté aussi, a insisté, puisque, filmé cette fois-ci à travers la longue-vue, il figure, mais sans le texte, au tout début de mon film La pomme chinoise (77’, FID Marseille 2019).

L.R. : Dans la deuxième partie, il y a un poème intitulé « faire le trou » et qui a comme exergue : 

L’un engage et prend ; prend sur l’autre
quand l’autre sert ; puis sert à nouveau et
prend. Le trou est fait : trois jeux à zéro *.    

* Le chemin de la répétition/                              
Voie obstinée de l’essentiel/
Passe par le trois.
Lacan sur le court ?
Le compte y est.

D’où vient cette expression et que peux-tu en dire ?

F.P. : L’expression « faire le trou » vient du tennis. Non pas que je connaisse particulièrement le tennis, ni le rugby d’ailleurs (même si au moment d’écrire ce livre j’ai regardé, avec intérêt et une forme de jubilation qui m’a moi-même surprise, un certain nombre de cadrages-débordements qui avaient été filmés), et je ne m’attendais pas du tout à ce que le sport, plusieurs sports, fassent irruption dans mon écriture. Ça a été un évènement pour moi, lié à une rencontre, évidemment. Je ne m’attendais pas à ce « Lacan sur le court », mais, pour ce qui est de la citation, celle de la note, Lacan, si je me souviens bien, s’inspire là de Kierkegaard, et j’ai fait plusieurs fois une expérience intime et bouleversante de ce chemin de la répétition, voie obstinée de l’essentiel… Ce qui m’intéressait, bien sûr, c’est comment « faire le trou » résonne loin et de multiples façons, hors du registre sportif, hors du court… Et notamment, puisque c’est cela qui est au cœur du poème qui suit l’exergue que tu cites, du poème « Faire le trou », quand il s’agit de genre et de genres.

L.R. : Le chiffre 13 (un entier naturel), revient plusieurs fois dans ton travail poétique. Je pense au « 13 » dans le cheminement pour écrire de La Tête de l’Homme (Seuil, 2008), au poème « Treize sms tressant poème » (in J’aime le mot et sa distance…), ou encore à la partie I, « Treize ans pour empirer (et ce n’est pas fini) » (in Qui, Lanskine, 2026). Comment ce chiffre entraîne-t-il ton écriture ?

F.P. :  J’avais commencé à écrire La Tête de l’Homme dans l’urgence, une urgence vitale. Je ne pense pas nécessaire de m’attarder sur les circonstances biographiques (s’il n’avait pas pour but de les exposer, le texte, néanmoins ne les élude pas, c’est le moins qu’on puisse dire). J’avais écrit un soir, sous une tente jouxtant un chapiteau de cirque, les dix premières pages, en prose, et… plus rien. Plusieurs semaines après, une nuit, l’étrange idée, l’intuition, pas si étrange en fait, de découper le texte en treize syllabes m’est apparue, m’a réveillée. Ça a débloqué aussitôt l’écriture. Le texte raconte comment il a fait lui-même son propre cirque, il éclaire le pourquoi de ce 13, mais au-delà du nombre lui-même, ce qui me semble assez clair aujourd’hui, c’est qu’il fallait un dispositif serré pour contenir la poussée, pour faire face à la fois au risque de démesure, de débordement, du récit lui-même, et aux conséquences de l’ébranlement dont il avait surgi et qu’il provoquait en se poursuivant. J’ai remarqué ensuite que le 13 resurgissait chaque fois qu’une forme d’accueil ou de traversée du négatif, ou d’affrontement du négatif, particulièrement rude ou aiguë, s’imposait à moi. Et que, souvent (toujours ?) les textes pour lesquels cela se produisait s’étaient d’abord présentés en prose. C’est après coup, comme pour surmonter une forme d’impasse ou de découragement, que cela revenait, comme si je devais re-puiser dans l’expérience qu’avait été l’écriture de La Tête de l’Homme. Ça d’ailleurs été le cas pour les textes de Qui (même s’il s’agit d’un travail très différent, d’un travail sur la matière cette fois-ci), puisque les incises parues dans la revue Action poétique, dont sont nés les poèmes de « Treize ans pour empirer (et ce n’est pas fini) », étaient en prose (une prose de compte rendu, assez brutale et sèche).

L.R. : Dans le livre Qui, la partie II a pour titre « les gens », elle est faite de tes propres croquis accompagnés de bulles (une phrase par bulle) qui composent un « storyboard ». Comment a-t-il fait irruption ?

qui5

F.P. :  L’idée de ce storyboard est arrivée d’un coup. Il se trouve que l’humour est totalement absent des textes de Qui, et que je tenais à ce que figure dans le livre le texte Le Triangle mérite son sommet (écrit pour un film de 5 minutes qu’on peut trouver en ligne, ainsi que son double américain, The Triangle deserves its summit – mais, lui, dans une autre version, car j’ai retraduit le texte pour le livre), et il n’était pas possible de passer des textes de « Treize ans pour empirer » à l’ironie frontale du Triangle… Il fallait que quelque chose au milieu du livre autorise un passage. Or, j’avais eu, peu avant, une idée de film, et comme je ne peux pas, je n’ai jamais su filmer une idée, et que, de plus, ce film aurait, pour sa réalisation, nécessité de nombreux figurants, un budget non négligeable (pour louer un bus, ne serait-ce qu’un bus désaffecté), contrairement à mes autres films que je parviens toujours (jusque-là) à faire avec très peu de moyens, j’ai tout à coup l’idée qu’un storyboard ce serait aussi bien. J’ai fait, l’été 2025, de très nombreux allers-retours sur la même ligne de tram, pour aller voir quelqu’un qui m’était cher et qui était à l’hôpital. Observer les gens et faire, de mémoire la plupart du temps, ces petits croquis, cela a été un véritable soutien. Un des deux dessins que tu as choisis, Laurine, est accompagné sur l’autre page d’un dessin quasi semblable, inversé, dont la bulle dit « Tous des clandos, les gens ». Ce qui se produisait d’atroce politiquement un peu partout dans le monde, mais aussi les divisions qui ne cessaient de s’accroître ici même, m’avait confortée dans cette idée, assez simple en fait : les gens, c’est nous, et il faut absolument veiller à ce qu’on puisse continuer à se parler. Je ne cesse depuis d’être habitée par cette idée d’une utopie du désaccord, selon le poète américain Jack Spicer (comme le dit Peter Gizzi). J’ai tout à fait conscience que le moment ne s’y prête pas. Et pourtant.

L.R. : Ce livre Qui, de petit format, s’ouvre sur une quarantaine de textes brefs exposant les procédures d’expulsion des étrangers hors de France. Comment t’es-tu saisie de ces histoires qui secouent par leur « froideur » tels des comptes rendus pour réveiller les yeux ?

Quadri Iyanda, vingt ans, vient d’avoir son bac pro
et fort de sa mention Bien doit faire sa rentrée         
en BTS à Dijon. Mais Quadri Iyanda
est réveillé par la police et conduit à Roissy,
le 6 septembre 2019. Privé du droit
de contacter un proche ou un avocat, Quadri
est expulsé de France et se retrouve seul
au Nigeria, pays qu’il a fui à treize ans
avec sa famille, – son père y avait disparu,
sans doute enlevé et tué ; tous étaient menacés.

F.P. :  Ces histoires sont venues à moi à l’époque où je proposais à la revue Action poétique ces « incises » qu’Henri Deluy décida de placer en ouverture de chaque numéro de 2007 jusqu’à la fin de la revue. Dans l’école même de mon quartier, il avait fallu se battre pour que des enfants ne soient pas arrachés à leur banc, à leur existence. C’est la politique qui les frappait, qui frappe encore, qui est froide. Les textes par lesquels j’ai tenté d’en rendre compte sont sans fioriture, mais ils ne sont pas neutres, puisque j’ai puisé (quasi) uniquement dans la matière partagée en ligne (avec beaucoup de rigueur mais une indéniable sensibilité) par le Réseau éducation sans frontières. J’ai découpé, taillé dans cette matière en tentant d’aller au cœur, en étant le plus précise et concise possible, en ne m’autorisant aucun ajout, mais cette matière étant orientée, et ma position d’énonciation étant claire, sans ambiguïté, j’espère que, malgré la concision et la retenue, ou grâce à elles peut-être, non seulement la violence réelle subie, mais l’émotion éprouvée à en témoigner, à en rendre compte, sont présentes et se partagent ?

L.R. : Le très bref texte bilingue « Le triangle mérite son sommet », que tu as déjà évoqué, n’a qu’un seul point final, et dont voici la chute : « […] on va tout bien vous expliquer, chacun sa tâche, et c’est bien fait, les agences de notation orientent, le peuple vote, un peu, c’est assez, et cotise aussi, mais trop peu, allez, encore un effort s’il vous plaît. » À quoi s’accroche-t-il ? Que garantit l’humour que tu as choisi pour dire ?

F.P. :  C’est, en effet, un autre humour que celui de J’aime le mot homme et sa distance (cadrage-débordement), et je ne crois pas, bien sûr, qu’il garantisse quoi que ce soit. Mais comme il s’agissait cette fois-ci de faire entendre, dans sa perversité, un certain discours du pouvoir, alors le recours à une ironie frontale, directe, énonçant tout en opérant un décollement, en indiquant clairement cet écart, dénonçant tout en énonçant précisément, m’a semblé nécessaire.

L.R. : Laccouchée (Rééd., Lanskine, 2023) est un récit qui se compose de vingt-deux sections, et débute par cette phrase : « Au commencement, il n’y avait ni jour ni nuit, ni dedans ni dehors, ni pourquoi peut-être ; – soif, faim, paix, plaisir, le fond du puits la douleur, ce coin de peau qu’éveille la caresse le monde tout entier. » Nous sommes absorbés par ce que la femme Sara appelle, convoque, avoue, embrasse, délivre, elle, qui est entourée, entre autres, de la sage-femme stagiaire, de la sage-femme, du compagnon Oreste. De quelle manière as-tu fragmenté ce récit pour l’occuper, t’y reconnaître afin de nous l’offrir ? Que recouvre-t-il ?

F.P. :  Quand le livre a paru, en 2002 (chez Comp’Act), mais je ne sais pas si c’est encore le cas aujourd’hui, on m’a dit (plusieurs personnes m’ont dit) que c’était la première fois qu’un récit intégral d’accouchement paraissait. Le récit s’est présenté de lui-même ainsi en courts chapitres, avec les trois contractions que j’ai toujours dites centrales, bien qu’elles ne figurent pas du tout au milieu du livre mais plutôt vers la fin. J’ai éprouvé l’accouchement comme une expérience extrême, et l’écrire, en faire poème, ou plutôt récit-poème, c’était ma manière de penser cette expérience (dans le suspens même de la pensée, si je peux dire). Il se trouve qu’après le deuxième accouchement, la nécessité s’en est imposée. Pourquoi la manière trouvée par ce texte pour s’adresser a-t-elle été de passer par la troisième personne, alors que La Tête de l’Homme, qui est sa suite (Le monde est immense et plein de coïncidences étant le troisième volume de ce qui est pour l’instant, donc, une trilogie), s’est écrit à la première personne ? Je dois dire que cela reste mystérieux pour moi. Je peux seulement dire que dans aucun de ces trois livres mon intention n’était autobiographique, même s’il est incontestable que c’est à partir d’expériences vécues, de matériaux autobiographiques précis qu’ils ont été écrits. C’était chaque fois pourtant un saut dans l’inconnu. Que le livre, le récit lui-même, se soit ensuite mêlé à ma propre existence, de la façon la plus étrange qui soit, m’a semblé indiquer qu’il y avait là une enquête à poursuivre.

L.R. : Les contes d’ici à lire n’importe où (Lanskine, 2026), eux, sont liés aux Contes d’Ise, l’une des œuvres les plus importantes de la littérature japonaise. Ils ont été composés à la fin du Xe siècle, inspirés des poèmes waka (le chant du Japon). Pour évoquer cet écho, tu as choisi le terme tanka-texto. Au cours de son évolution, le tanka (poème court), qui est une des formes du waka, devient sa forme principale. Tu convoques une dialectique de l’amour et du désir au sein de soixante-trois courts contes. Qu’as-tu cherché à travers cette continuité ?

F.P. :  À l’origine de l’écriture des Contes, il y a, une fois encore, une multiplicité de causes dont toutes n’ont pas une égale clarté… Mais le cœur du projet était tout de même ce livre Les Contes d’Ise, que j’avais avec moi depuis très longtemps, depuis sa publication en poche en 1988 (présentés et traduits par G. Renondeau, Gallimard/L’Unesco, collection Connaissance de l’Orient). Il est certain que ce projet d’en faire une sorte de traduction spatio-temporelle, non pas une traduction d’une langue à l’autre, mais une adaptation contemporaine très libre, est venu à un moment particulier, à un moment aussi où le téléphone portable avait fini par faire son apparition dans ma vie (celui que j’utilisais était à touches et l’espace offert était réduit à 500 signes), et où cette question d’une dialectique de l’amour et du désir s’est mise à m’intéresser plus particulièrement… Mais je n’ai jamais séparé ça du reste de ma création, d’ailleurs les « Contes d’ici » ont d’abord fait partie de mes livres, dans mes deux livres précédents : J’aime le mot homme et sa distance et Fantômes et gens perspicaces (dont le cœur est plutôt l’adresse, la question de l’adresse), et je tenais à ce qu’ils soient ainsi articulés à d’autres séries de poèmes ou d’autres textes, qui leur étaient hétérogènes – l’articulation de matériaux hétérogènes, d’écritures différentes, est justement ce qui m’intéressait (et m’intéresse encore). Quand Catherine Tourné m’a proposé de les publier en poche, les rassembler ne me semblait pas suffisant, je les ai en partie repris, j’ai changé leur ordre, et j’en ai écrit quatre nouveaux, dont le dernier, le plus long et le plus éloigné des Contes d’Ise, je crois. Ils sont donc, en effet, soixante-trois, mais peut-être y en aura-t-il d’autres un jour, qui sait ?