Les Entretiens de Laurine Rousselet

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N°13 – juin 2026

Béatrice Bonhomme, le mot à la lumière du geste

Béatrice Bonhomme est poète, directrice de revue, critique littéraire, professeure à l’Université Côte d’Azur. Spécialiste des XXe et XXIe siècles et plus particulièrement de poésie moderne et contemporaine elle a créé, en 1994, la Revue NU(e), revue de poésie et d’art qui se consacre à la poésie contemporaine et poursuit ses publications désormais en ligne sur POESIBAO. Elle est responsable de La Société des lecteurs de Pierre Jean Jouve et a fondé, de 2003 à 2023, un axe de recherche dédié à la poésie, POIEMA, au sein du CTELA, Centre Transdisciplinaire d’Épistémologie de la Littérature et des Arts vivants, qu’elle a dirigé durant 7 ans. Elle a publié études, articles et ouvrages sur la poésie moderne et contemporaine dont Mémoire et chemins vers le monde et Pierre Jean Jouve, la quête intérieure, mais aussi de nombreux actes sur des poètes dans le cadre de plusieurs colloques qu’elle a dirigés à Cerisy. Le prix Léopold Sédar Senghor lui a été décerné en 2016 par le Cénacle Européen – sa recherche ayant contribué à la reconnaissance de la poésie contemporaine – et, en juin 2019, le Prix Vénus Khoury-Ghata pour son livre : Dialogue avec l’Anonyme. Citons, parmi ses derniers livres de poèmes, Les Boxeurs de l’absurde (L’Étoile des limites, 2019), Proses écorchées au fil noir (Collodion, 2020) et Monde, genoux couronnés (Collodion, 2022) qui a reçu le Prix Mallarmé 2023. Un livre sur l’œuvre poétique de Béatrice Bonhomme Le mot, la mort, l’amour chez Peter Lang est paru en 2012. Deux revues Poésie-sur-Seine et Coup de soleil lui ont été consacrées (2020-21), ainsi que de nombreux articles.
Aux éditions de la Rumeur libre vient de paraître Murmurations des oiseaux, qui a reçu le Prix Roger Caillois 2025.

Laurine Rousselet : Chère Béatrice Bonhomme, en 2019, est paru votre recueil Les Boxeurs de l’absurde (L’Étoile des limites). C’est l’une des Pinturas negras de Francisco de Goya, « Duel au gourdin », qui vous a inspiré votre propre titre. Qu’avez-vous cherché à pointer du doigt, à extraire, à faire s’échapper ?

Béatrice Bonhomme : Chère Laurine Rousselet, merci, avant tout, pour cet entretien qui va à l’essentiel dans l’intensité de ce que vous êtes poète, chorégraphe, créatrice. J’aime beaucoup vos questions, tout en rythme, en mouvement, en souffle et en geste, qui essaient de capter l’insaisissable, le dessaisissement même.

Dans Les Boxeurs de l’absurde, je cherche à dénoncer l’absurdité de la violence mais aussi je voulais montrer que l’homme dans sa condition humaine est souvent confronté à la violence parfois la plus brutale et la plus absurde. Je visitais, à l’époque où j’écrivais le livre, d’anciennes mines de charbon de Sardaigne, sous le régime de Mussolini. Il y avait la photo des anciens mineurs morts de silicose. Nous pouvons tous devenir des boxeurs de l’absurde, nous débattant dans des ténèbres incompréhensibles, une tonalité sombre éclairée par un ciel d’orage, comme dans ce tableau de Goya et dans toute la série Pinturas negras. Le texte de Claude Lanzmann sur le tableau de Goya intitulé illustre ainsi l’absurdité de la condition humaine : « Deux hommes à peine hommes, tout entier hommes ». C’est cette atmosphère angoissante qui rejoint Kafka, disant du poète que c’est un « boxeur », ou soulignant, comme Jacques Dupin, le lien de la boxe et de la poésie, prenant les mots et leur matière parfois rugueuse, à bras le corps.

L.R. : Nombreux sont vos travaux de recherche sur la question des liens entre danse et poésie. Je pense notamment à l’ouvrage collectif Articuler danse et poème, Enjeux contemporains (L’Harmattan, 2018). Quels champs de traverse y voyiez-vous ? Vers quelle destination ?

B.B. : Enfant j’étais fascinée par trois choses, les mots, les gestes et les images. J’aimais les mots comme j’aimais la danse et je voulais être écrivaine et danseuse. C’était profondément lié. Quand j’ai eu l’occasion de travailler avec des chercheurs, qui étaient aussi des danseurs, j’ai trouvé que ce croisement de deux arts était très enrichissant. Pour moi les poèmes sont des gestes de mots, des chorégraphies de langues et dans Murmurations des oiseaux, il y a ce ballet des oiseaux dans le ciel qui est comme un langage, cette synchronicité miraculeuse des mouvements, cette danse de l’enfant dans la lumière, dont la trace demeure en tant qu’écriture. Scansion qui se fait murmure, pluriel pacifique et harmonieux pour se protéger des prédateurs lors des grandes migrations et qui, à notre échelle d’humains, serait solidarité, fraternité.

L.R. : Vous écrivez dans Murmurations des oiseaux (La rumeur libre, 2025) :

Nous écrivons, on écrit, tu-je écris
De vous de nous
Des humbles présences de lumière

À travers le vocable « lumière », de quelle immensité parlez-vous ? Le corps serait-il en ascension ? En creux, l’âme en dépassement de soi ? Pourriez-vous remplacer le verbe écrire par danser ?

B.B. : Je crois que je l’ai dit, dans mon texte, le mouvement, le geste est en symbiose avec le mot. Il y a une physique de l’écriture, une corporalité, une incarnation du mot, quelque chose de concret qui se solarise, qui s’incarne dans la lumière. Pas forcément dans l’ascension, le dépassement ou la transcendance, mais une lumière immanente qui infinitise le fini et crée pour un instant un apaisement harmonieux du monde.

L.R. : Votre fréquentation de l’œuvre de Pierre Jean Jouve remonte à plusieurs décennies. Vous laissez, parmi vos nombreux écrits, l’ouvrage Pierre Jean Jouve, La quête intérieure (Aden, 2009). Que s’est-il imposé à vous, avec une telle force, pour que l’être au cœur, l’autre en soi, semblent si nettement convoqués ?

B.B. : J’ai découvert Pierre Jean Jouve lorsque j’avais 17 ans par le lumineux Paulina 1880. L’héroïne représente l’amour absolu et la déchirure. Il y a des pages emplies de pureté et de lumière. C’est cette lecture initiale, faisant de ce roman un hymne à la beauté et à la passion et permettant d’associer le sacré à l’amour humain, qui m’a amenée à désirer cette lecture approfondie de l’œuvre de Jouve et son étude. J’ai alors découvert que Jouve est romancier, un des plus inventifs qui soit, mais aussi poète, critique d’art et critique musical. Et, ce qui me touche, c’est un poète de l’extrême lucidité et de la finitude qui ne refuse pas la présence d’un enchantement et d’un sacré, que je lis comme profondément humains. Dans Paulina 1880, il fait de chacune des parties de son roman un véritable poème, qu’on pourrait isoler du reste du livre et qui garderait pourtant toute sa force.

L.R. : Dialogue avec l’anonyme (Collodion) a reçu le Prix Vénus Khoury-Ghata en 2019. Parmi vos traces d’« ineffacement », existe : Dialogue avec l’anonyme avec « Noli me tangere », « Je suis faite pour partager l’amour et non la haine », « Dans un jardin ». À quoi invitent-elles ? De quel sein nourricier l’anonymat provient-il ?

B.B. : L’anonymat est profondément ancré dans un intime qui devient universel. Il faut une expérience vécue et ancrée dans le concret du monde pour pouvoir atteindre à l’universel. Ce sont mes parents qui m’ont amenée à considérer la beauté du monde et de l’art sans jamais les séparer et dans des situations de vie où la plus simple expérience quotidienne pouvait devenir merveille, revisitée à chaque fois comme dans sa nouveauté. Ils m’ont appris aussi à les vivre intensément et à vouloir les transmettre, tels quels, ensemble. Alors c’est eux sans doute, mes parents, le terreau nourricier de l’anonyme, c’est eux qui ont su raconter des contes comme « L’Oiseau bleu » ou « La Chatte Blanche », ou encore des soties comme « Les aventures de Pepette et Lagazouse », c’est eux qui ont partagé des épopées comme celle de Dante.

Ouvert au monde et à la porosité, le poète s’efface, s’impersonnalise pour laisser de la place à l’autre. Envahis d’une certaine façon par l’extérieur, les poètes livrent une sensibilité, un monde qui ne parle pas seulement d’eux mais bien de tous. Tout est, alors, relation, lien à l’autre. Pour moi, le poète n’est pas seulement un individu, mais il se transforme en une instance chorale qui fait résonner la voix collective, la voix d’une communauté. C’est pourquoi mes textes revisitent des textes fondateurs, des mythes, des contes, qui sont de tous et à tous, Antigone, le Nouveau Testament, « Le Petit Poucet », mais aussi des relations à l’autre comme le lien au frère (« Je suis faite pour partager l’amour et non la haine »), à la mère (« Dans un jardin »), à la poésie elle-même (« Dialogue avec l’anonyme »).

L.R. : En 2023, le prix Mallarmé revient à Monde, Genoux couronnés (Collodion), constitué d’une centaine de poèmes courts. Tout y est incarnation de l’amour. Avec quels gestes respirez-vous, vivez-vous pour autant aimer ? Pourriez-vous nous dire quelles sont les deux figures tutélaires féminines qui traversent ce recueil ?

Ils sont tous là
Dans le silence qui s’est posé
Les morts comme les vivants
La pluie perce ses gouttelettes
Puis se fait glorieuse
Dans un ciel pastel

Tout le temps s’est posé
Sur le cœur
L’enfance enracinée de soleil et de pluie

B.B. : Je vis avec des gestes simples, quotidiens, tournés vers le monde et les autres, dans le partage, le soutien, l’aide, l’écoute. Je marche dans le paysage, j’habite à vélo les paysages, j’aime vivre dans les paysages, montagnes, campagnes, prairies, rivages de la mer. Je vis avec des gestes de respiration, de souffle, de calligraphie, j’aime le fait d’écrire à la main, sur la page.   

Les deux figures féminines tutélaires du recueil qui guident l’apprentissage de la lecture, du lien du mot et du monde, du geste de réparation par la couture de l’écriture, sont la grand-mère et la mère. Elles permettent, par l’apprentissage du lien, que le monde et les mots restent inséparés.

L.R. : Quelles forces ou quel(s) principe(s) attribueriez-vous à l’expression « danser sa vie » ?

B.B. : Je ne fais pas de séparation, vous l’aurez compris, entre les différents arts, poésie, danse, peinture ou musique. Alors écrire la vie, danser la vie : oui. Parce que l’art, c’est la vie aussi, ce qui rend le monde habitable. Je suis une danseuse de mots et une écrivaine de gestes.

L.R. : Votre père et votre mère descendent de familles méditerranéennes d’origine italienne, napolitaine, grecque ou corse. Vous êtes née en Algérie, vous arrivez en France à l’âge d’un mois. La musique (des mots) serait-ce aussi bien faire des pas ? Le rythme du cœur dans le déplacement des sons ?

B.B. : Oui j’ai reçu l’exil et sa souffrance en même temps que le bonheur d’un début de vie. Tout était inséparé, la joie d’être en famille et la douleur de l’exil vécu par mes parents et mes frères. J’ai reçu tout ensemble. J’en ai été dépositaire, quoique très jeune encore et incapable de comprendre rationnellement. J’ai été dépositaire aussi de la violence. Lorsque j’étais enfant, mon frère aîné s’est fait agresser très violemment par une bande dans les collines niçoises. Ce frère est devenu absent à lui-même. Puis, j’ai appris à marcher au milieu d’un désordre où se mêlait à la fois la vie quotidienne d’une famille de cinq enfants et l’atelier de mon père qui était peintre. Tout se mêlait et la musique aussi avec un piano qui tenait la place centrale et où mon père comme certains de mes frères improvisaient. Dans ma tête la poésie était un geste de danse, une trace de pinceau sur la palette, un son, une phrase obsédante et rythmée, une mélodie.

L.R. : Le bleu de la mer Méditerranée vous est fondamental. Il me semble que c’est l’idée du mouvement qui caractérise avant tout votre œuvre. Tout mouvement est le fruit d’un passage incessant, votre écoute du monde me semble si vaste et profonde. Quel serait pour vous le chant du monde qui vous procure cette émotion de l’écoute, vous permettant une retranscription ?

B.B. : Oui, mon œuvre est une pulsation rythmique très physique, le flux et le reflux de la mer, la pulsation du pouls qui devient le pouls du monde, le battement de la mer et du sang. En tant que poètes nous sommes des traducteurs du monde sensible et nous essayons de rendre au plus près, au plus juste, ce mouvement du monde, ce que nous partageons tous, ce qui nous traverse.

Pour moi le chant du monde c’est un chant inséparé qui accueille tous les règnes de l’univers et du vivant, humain, animal, végétal et minéral, et les respecte tous dans leur porosité et leurs échanges permanents,

L.R. : Vous dites être très touchée par les paysages, quels qu’ils soient. Qu’est-ce qui se déplace en vous face aux paysages ? Qu’est-ce qui s’élève ?

B.B. : Rien ne s’élève, le paysage est à niveau, à hauteur de partage, de regard et d’habitation. On trouve aussi des paysages fantastiques et cela à l’intérieur même des pierres. Ce qui se déplace, je ne dirais pas « face » au paysage, mais « dans » le paysage, c’est le corps, qui habite le paysage et notre regard aussi. Aucune transcendance, juste la merveille de ciels lumineux ou la présence des graminées, à même hauteur.

L.R. : Sans l’émotion de la présence, penser deviendrait impossible. Comment atte(i)ndre la vibration de la présence pour écrire ?

B.B. : La vibration parfois est là, elle arrive, elle nous traverse. Elle est sensibilité à la présence du monde, ce cœur qui bat dans le paysage, cette émotion de ce qui nous entoure. Parfois nous entrons dans cette disponibilité au sans pourquoi. Juste attendre dans la patience, comme le dit Philippe Jaccottet.

L.R. : Au travers des mots, penser donne forme à l’obscur. Quelle ouverture votre regard autorise-t-il aujourd’hui pour écrire « quoi » ?

B.B. : Une ouverture à l’autre. Quitter tout narcissisme, tout repli sur soi-même pour se mettre à la place de l’autre et l’accueillir Donnant-Donnant dit Michel Deguy, dans un beau titre de recueil. « Au travers des mots, penser donne forme à l’obscur, » en tout cas à ce qui semble insaisissable et difficile à cerner, mais ce qui est aussi de la lumière, de la réparation, pour écrire au plus proche du monde, de l’autre et de ce que, tous, nous ressentons.